Car oui, samedi dernier j'ai réalisé un grand rêve qui m'obsédait depuis près de dix années: j'ai assisté à un match ou prenait part mon joueur de hockey préféré, mon homme de rêve, mon fantasme de chair et d'os: Sergei Fedorov, numéro 91 des Blue Jackets de Columbus. À treize ou quartorze ans, j'avais vu une petite photo de lui dans les pages du sports du Journal de Québec. Une tête mignonne et trois lignes pour dire qu'il venait de signer un contrat faramineux, le plus élevé de cette année-là. Il avait alors vingt-six ou vingt-sept ans et il était au summum de sa carrière. J'ai demandé à mon père: "Qui est-ce que c'est?" et il a répondu avec dédain: "Sergei Fedorov, un Russe." Il fallait entendre le mépris accolé à ce mot, russe. Et ce n'était pas du pur racisme, c'était du racisme sportif; mon père considérait que les seuls joueurs qui avaient du coeur au ventre étaient les Canadiens, et que les autres, en particulier les Russes, ne venaient que s'emplir les poches en jouant au hockey en Amérique. En d'autres termes, et ce sont-là les mots exacts de mon père: "Il est comme tous les Russes, il n'a pas de coeur!" Comprendre: il ne joue pas avec son coeur, et non "il est dénué de la capacité d'aimer", car à ce moment-là, ses amours défrayaient abondamment la manchette: Anna Kournikova, la jeune tenniswoman de seize ans qui faisait tourner les têtes avec ses longs cheveux blonds, était sa fiancée, au grand scandale des Américains à cause de leurs douze ans de différence. Alors, pour la capacité d'aimer, on était assez bien informés sur le fait qu'il en avait une.
Je ne sais pas si c'était simplement pour contredire mon père que je suis si solidement amourachée de Sergei, par pur esprit de rébellion adolescente peut-être, mais le fait est que je l'ai élevé assez rapidement au rang de demi-dieu et que j'ai étendu cette passion à tout ce qui était russe. J'ai commencé à lire sur l'histoire de la Russie et je m'en suis passionnée. Je me rappelle encore, à quinze ans, d'avoir dévoré un brique sur Pierre le Grand et d'être complètement tombée sous le charme du personnage. J'avais même emprunté des livres pour apprendre le russe en "90 leçons faciles" (conseil: n'allez jamais croire un livre qui parle d'apprendre le russe "facilement", ce sont deux concepts qui ne vont pas ensemble!) C'est donc à lui que je dois ma passion de la Russie et de l'histoire russe, et quand on y pense, c'est complètement fou: cet été j'ai visité la Russie, j'apprends la langue russe et je compte entreprendre l'année prochaine une maîtrise sur l'histoire d'ancien régime russe - et tout ça est imputable à une petite photo de Sergei Fedorov au milieu de la section des sports du Journal de Québec! Comme quoi ça ne prend qu'une étincelle pour déclencher une grande passion digne d'un incendie, dans mon cas!
J'ai toujours voulu le voir jouer, mais ce n'était pas chose facile, puisqu'il a fait toute sa carrière dans l'association ouest de la LNH, ce qui implique qu'il ne vient à Montréal qu'une fois aux deux ans, dans le meilleur des cas. Ces cinq dernières années, ayant un peu d'argent, mon désir s'est fait plus pressant, mais comme le hasard est mal foutu, ça a adonné qu'il ne s'est pas pointé à Montréal depuis ces cinq années pour diverses raisons. D'abord, il y a eu le lock-out; puis il a été échangé des Wings aux Mighty Ducks d'Anaheim, l'année ou les Wings devaient aller à Montréal mais ou les Ducks n'y allaient pas; puis, en 2005, alors que j'avais mon billet pour le match des Ducks, il a été échangé dix jours avant le match pour les Blue Jackets, qui ne venaient pas à Montréal cette année là! Je dois dire que sur ce coup-là, j'ai été follement déçue... Les Blue Jackets ne viennent à Montréal qu'aux trois ans, et même pour la saison présente, 2006-7, ils ne venaient pas. J'ai donc décidé qu'il était temps de forcer un peu les choses, car la patience n'est pas mon fort et parce qu'à 37 ans, Sergei ne jouera peut-être plus très longtemps. Analysant leur calendrier, j'ai constaté que New York était la ville la plus près ou ils viendraient jouer. J'ai aussi considéré la possibilité d'aller à Détroit pour m'offrir un meilleur spectacle, mais c'était plus compliqué et plus cher. J'ai donc concentré mes efforts sur NYC. J'avais voulu convaincre mon ex-amoureux de m'y accompagner pour un match le 23 décembre, mais le monsieur n'avait pas montré d'enthousiasme, et j'ai renoncé sur le coup au projet. Mais là, une nouvelle date approchait pour un match à NYC: le 24 février! Pour moi, le moment était bien choisi: déprimée parce que mes amis sont hors de la ville, remplacée dans le coeur de mon amoureux par une Mini-Chou saguenéenne, ma fête qui s'en vient le 14 et rien au programme pour la souligner... Bref, j'ai acheté mon billet de bus aller-retour et mon billet du match et j'ai entrepris d'y aller toute seule! J'ai obéis à plusieurs adages: "Si tu ne peux pas aller à la montagne, que la montage aille à toi" (hum, je n'aime pas me comparer à une montagne, mais bon...), "Jamais mieux servi que par soi-même", "Aide-toi, le Ciel t'aidera...", etc. etc. Et surtout, j'ai obéi à ma propre vision de la vie, qui consiste à ne jamais attendre pour réaliser ses rêves de peur de ne jamais pouvoir les réaliser, de saisir le moment, de foncer... J'aurais pu suivre le conseil de mes parents qui consistait à attendre d'être plus confortable financièrement avant d'oser l'aventure, mais l'argent, c'est seulement de l'argent, ça se trouve, tandis que les rêves sont fugaces: ils passent, il faut les attraper au passage, et ça nous reste pour la vie après.
J'ai donc pris le bus à minuit à Montréal, après une soirée agréable avec mes amis montréalais. Les voyages en bus ne sont pas aussi relaxes que je pensais: le passage à la frontière était long, on était souvent dérangés, bref, le sommeil ne fut pas très réparateur... Je n'étais plus très fraîche et dispose en arrivant à New York! C'est très facile de se diriger à New York, et comme le Garden et le terminus de bus étaient à 10 minutes, tout près de Time Square, c'était un charme. J'ai tué le temps en marchant dans Central Park (à m'en tuer les pieds, même!), à prendre quelques photos d'architecture new-yorkaise (ma nouvelle obsession, l'architecture d'inspiration classique! merci, cours d'histoire de l'art!!!), et en visitant le Metropolitan Museum of Arts, l'un des plus beaux musés d'art dans le monde. Ça valait le détour, j'ai bien apprécié l'exposition magistale sur l'Égypte ancienne, et j'ai pu voir des Rembrandt, Rubens, Valazquez, Van Dick, Dürer, Raphaël, etc... Après quoi, j'ai pris un yellow cab (je me sentais tellement comme Carrie Bradshaw!) jusqu'au Garden, ou je suis arrivée trop tôt, question de ne rien manquer! J'ai été un peu déçue de ma place, car je croyais être du côté du banc des joueurs de Columbus, or je n'étais ni du côté des bancs de joueur, ni du côté de Columbus... Et je trouve que c'était un peu cher payé pour ne même pas voir la tronche des joueurs! C'est pourquoi j'ai pris la décision de descendre me coller la face dans la baie vitrée pour voir Sergei pendant la période d'échauffement, et pour lui montrer mon chandail des Wings! Donc, dès que les joueurs ont sauté sur la glace, j'ai moi-même couru jusqu'en bas, et je me suis plantée devant la baie vitrée avec mon chandail dans les mains du côté de "Fedorov 91". Ça a pris un bon moment avant qu'il ne s'en aperçoive, il regardait très peu le public (par contre, j'ai grandement attiré l'attention de deux de ses coéquipiers, un certain Ron Hainsey qui jouait jadis pour Québec lorsque c'était le club-école de Montréal et que je trouvais beau à mourir, mais qui n'était pas de compétition ce soir-là face à Sergei, et un Ole-Kristian Toffelson ou quelque chose comme ça, qui est aussi pas mal mignon selon ce que j'ai vu par la suite sur le site des Blue Jackets!) Mais au bout d'un moment, Sergei s'est aperçu de mon discret manège, et lorsque j'ai eu la tête tournée il m'a inspectée de loin, sûrement pour s'assurer que je n'étais pas une New Yorkaise de 300 livres et de 50 ans comme il doit y en avoir pas mal parmi ses fans... J'ai tourné la tête et j'ai croisé son regard posé sur moi, car il était bien posé sur moi, et j'ai dû rougir comme une connasse tellement j'ai été pétrifiée sur place! Lui m'a adressé le plus beau des sourires, long, charmeur, authentique! Je ne suis même pas sûre d'avoir répondu en échange tellement j'étais ahurie! Je n'ai jamais ressenti un buzz comme ça: j'avais les genoux qui shakaient tellement que je pensais que mes jambes ne parviendraient pas à me soutenir bien longtemps! Ça valait tous les trips de drogue du monde et c'est bien meilleur pour la santé! Quant à son sourire, ayoye! Je crois que c'est un souvenir que je vais emporter dans ma tombe! C'est pourquoi je dis qu'il faut réaliser les rêves, car c'est des moments de pure extase comme ceux-là qui restent gravés pour toujours. S'il y a quelque chose qui survit à la vie, je crois que ce doit être ces petits moments-là, ou plutôt la sensation qu'ils nous ont procurés; toutes les petites étincelles magiques qu'on a accumulées, c'est sûrement ce qu'on emporte avec soi pour toujours!
En tout cas, il ne se doute sûrement pas ce qu'un simple sourire qu'il a lâché à tout hasard à une fille qui brandissait son ancien chandail de hockey a été la source d'une telle extase... Pas plus qu'il ne peut soupçonner toutes les passions qui ont suivi dans ma vie après avoir seulement vu sa photo dans le journal! On ne sait pas ce qu'on peut signifier pour certaines personnes, on ne se doute pas de combien on peut changer la vie de quelqu'un qu'on ne connaît même pas! Dieu merci qu'il existe, sans lui je n'aurais pas connu la Russie qui est ma passion; et aussi, ça me rassure qu'il soit si rayonnant de beauté, si exceptionnel... La vie fait de bien belles choses, et j'avais bien besoin de me le faire rappeler samedi dernier!