Vue de la ville, à partir de la cathédrale St-Isaac. L'Amirauté en premier plan et la cathédrale Saints-Pierre-et-Paul de l'autre côté du fleuve.
Depuis mon arrivée en Russie que je jubilais à l’idée d’aller virer à Saint-Pétersbourg. J’espérais y aller presque aussitôt arrivée au pays, parce qu’à la fin juin la ville vit ses « nuits blanches », une période où, semble-t-il, le coucher du soleil et son lever se font presque simultanément, et où la ville baigne dans une très grande animation. Mais l’agitation de l’arrivée m’avait forcée à remettre ce projet à plus tard. C’est finalement à la fin juillet, près d’un mois après mon arrivée, que ma coloc Josianne et moi-même avons décidé de mettre à exécution notre projet. Nous avons réservé une chambre via internet dans une auberge de jeunesse qui avait l’air sympathique et nous avons acheté des billets de train – procédure qui peut sembler simple mais qui, en Russie et pour des gens qui ne maîtrisent pas la langue, tourne aisément au cauchemar. Si quelqu’un m’annonçait demain que l’enfer c’était de passer l’éternité dans une gare de train russe à chercher un billet de train pour Souzdal, confrontée à des files d’attente interminables, des caissières désagréables qui vous renvoient au bout de la ligne parce que vous ne comprenez pas ce qu’elles disent, le jeu du : « Ce n’est pas ici, c’est à l’autre étage ! », « À l’autre gare de train ! », « À l’autre guichet! », si c’était officiellement ça l’enfer, eh bien ! je deviendrais sainte sur l’heure !
Josianne et moi (très amochée!) dans le train entre St-Pet et Moscou.Enfin, je vous épargne les péripéties de l’achat du fameux train pour « Sankt Pieterbourgue ». Le fait est qu’à minuit moins cinq, un samedi soir de juillet, nous montions à bord de notre wagon aussi excitées que des écolières à la dernière journée d’école. Pour ma part, je me sentais comme Anna Karénine; sachant que c’est dans un train qui faisait le trajet Moscou-Saint-Pétersbourg qu’elle a rencontré son bel amant, le comte Vronskï, il y avait de quoi être d’humeur romantique ! (et ignorant que c’est en se jetant devant un train qui faisait le trajet Moscou-Saint-Pétersbourg qu’elle s’est tuée!) Mais mon « humeur romantique » est tombée assez vite : le voyage était long, interminable ! Pour un trajet qui aurait dû prendre moins de huit heures, nous étions coincés là pour douze heures. Le train s’est immobilisé pour faire des livraisons en pleine campagne russe, en pleine nuit, et ce pendant deux heures entières. Le wagon s’est refroidi au point de nous laisser transies, à claquer des dents, et assez peu rassurées par l’ambiance générale. De plus, il y avait une bande de gars russes qui s’étaient ouverts des bières dès la première minute du trajet et qui étaient maintenant passablement saouls. Ils parlaient fort, riaient, sans sembler s’apercevoir qu’ils dérangeaient tous les autres passagers qui tentaient de dormir. C’est un phénomène qui se remarque assez en Russie : cet espèce de manque de civisme, ou plutôt de conscience de l’autre, qui rend la vie en société chaotique et désagréable. Pourtant, ils n’ont pas conscience d’être dérangeants. Là-dessus, ils me font penser aux Américains : pleins de bonne volonté, mais dérangeants, sans être capable de comprendre pourquoi.
Il était passé midi lorsqu’on a annoncé la gare Moskovski, c’est-à-dire celle de Saint-Pétersbourg (il faut donner ça aux gares russes : leur nom indique assez clairement où elles se proposent de nous amener!) Nous étions claquées, mais trop heureuses de sortir de ce wagon de misère pour ne pas nous précipiter vers la sortie. Nous avons choisi de nous diriger à notre auberge de jeunesse via le métro, ce qui nous a permis de constater que le métro de Saint-Pétersbourg est tout « moins » que celui de Moscou : moins grand, moins beau, moins efficace. Mais il nous a mené à l’endroit voulu ; le vrai problème est arrivé lorsque nous nous sommes retrouvés audit endroit et que nous avons constaté que l’auberge de jeunesse à laquelle nous avions réservé n’existait pas.
Deux filles à Saint-Pétersbourg, en plein après-midi d’un samedi de la semaine la plus achalandée en tourisme de toute l’année, sans hôtel ! Plus : nous ignorions où trouver un hôtel, sachant en plus notre budget plus que limité ! Nous en aurions pleuré de désespoir, mais l’urgence de la situation nous a obligées à nous débrouiller – une fois encore.
Josianne se souvenait qu’il y avait quelques adresses d’hôtel dans l’un de ses guides de voyage. C’était très limité et, pire, il n’y avait pas d’indice de prix, mais c’était un début. Nous espérions qu’en nous pointant dans un hôtel trop cher, ils nous dirigeraient ailleurs, ou encore nous pourrions trouver un accès à Internet pour faire des recherches. Nous avons posé notre choix sur un hôtel qui s’annonçait comme « youth hostelling », ce qui nous laissait présager que ça ne serait pas trop cher, et, après une autre promenade dans le métro et s’être carrément perdues dans les rues de la ville (que voulez-vous, nous ignorions qu’il y avait six rues « Sovietskaya » parallèles !), nous sommes enfin arrivées à une espèce d’auberge de jeunesse propre, rassurante, mais dispendieuse pour le service offert : à peu près 35 $ pour un lit dans un dortoir. Nous nous étions entendues d’avance pour accepter une chambre plus chère pour le premier soir s’il le fallait, alors nous n’avons pas discuté ce choix, trop heureuses qu’il reste des places en une semaine si achalandée. Nous avons cependant convenu, le lendemain, d’explorer s’il n’y avait pas des options moins chères. Du reste, notre hôtel, tout propre qu’il était, était ennuyant à mourir : il y était même interdit de boire – ce qui, à ma connaissance, signifiait qu’il était le seul endroit dans toute la Russie où il était interdit de boire ! Mais bon, l’urgence était au tourisme.
Nous avons décidé d’employer notre première soirée à explorer tranquillement le centre-ville historique. Nous avons donc remonté la perspective Nevski jusqu’à ce qu’au bout de cette belle artère surgisse l’immense palais d’hiver, cette grande demeure impériale vert forêt flanquée de statues et de colonnes blanches dans le goût néo-classique. Juste devant, la grande place du palais, avec l’imposante colonne Alexandre : c’était à couper le souffle, si volumineux qu’on ne trouvait pas le moyen de prendre des photos qui rendaient bien compte de l’aspect général de l’endroit. Moi, j’étais en pâmoison. Tous les tracas de la journée, l’interminable voyage en train, les soucis avec l’hôtel, tout était oublié : j’étais dans la ville de Pierre le Grand, telle qu’il l’avait imaginée, telle qu’il l’avait souhaitée, telle qu’il l’avait aimée ! Le palais d’hiver m’avait fait crier des : « Oh ! c’est tellement beau ! oh! incroyable! », mais déjà, impatiente, je papillonnais vers un autre endroit, arrachant Josianne à ses photos. J’étais attirée par le bord du fleuve, par l’impétueuse Néva qui vous donne un grand coup d’air marin dès que vous vous en approchez. J’ai dépassé le palais d’hiver et je me suis approchée de la rive, des étoiles dans les yeux et seulement des : « oh ! mon dieu ! » aux lèvres.
Moi devant le Palais d'Hiver, sur la "place du palais", qui à l'époque soviétique servait à de grandes démonstrations militaires.
Saint-Pétersbourg est une ville bâtie sur le carrefour de plusieurs îles – pour ne pas dire : sur un marécage –, ce qui lui a valu le surnom de la « Venise du Nord ». En 305 ans d’existence, elle a été inondée 303 fois. C’est une ville sortie tout droit des mains de Pierre le Grand qui ne supportait pas de vivre éloigné de l’eau et qui haïssait Moscou parce qu’elle était trop continentale ; ayant conquis cette partie de territoire qui appartenait auparavant à la Suède, il s’empressa d’y construire une forteresse, puis l’idée germa dans son esprit d’y implanter toute une ville où il pourrait s’abreuver du bon air marin. C’était en 1703. Il s’enthousiasma rapidement pour son projet et força les délais : une ville émergea des marécages, au prix de la mort de centaines de milliers de travailleurs et de la paralysie de tout le reste du pays, car il avait drainé toutes les ressources pour alimenter son « paradis », que du reste, il était le seul à considérer comme tel. Il força les nobles à déserter la « sainte Moscou » et à s’installer à Saint-Pétersbourg, où il leur ordonna de se faire construire des demeures à l’européenne. Il fit de son « paradis » la capitale russe, au grand scandale de toute la noblesse attachée à la sainte capitale des tsars, et qui était horrifiée par le climat humide, les moustiques, les inondations. Celles-ci faisaient chuchoter que la nature finirait par engloutir cette ville qui essayait de la forcer. Mais Pierre s’obstina. Et sa ville devient la belle cité impériale qui resta la capitale russe jusqu’à la Révolution de 1917. Ce qui en reste, c’est des îles qui convergent en un point d’où s’élèvent des palais néo-classiques dont la plus belle face est tournée vers la Néva. De la rive du palais d’hiver, on voit, de l’autre côté, s’élever vers le ciel le clocher doré de la cathédrale Saints-Pierre-et-Paul, entre les enceintes de la forteresse du même nom. C’est le noyau historique de la ville, c’était de là que tout était parti. Dans les murs de la cathédrale reposent les tombes des empereurs et des impératrices de Russie depuis 1725, c’est-à-dire depuis Pierre le Grand. Mon regard était irrésistiblement attiré vers cette cathédrale où je me promettais déjà d’aller.
La forteresse Saints-Pierre-et-Paul, avec la cathédrale du même nom.
Nous avons marché le long de la rive et vu l’Amirauté, dont la flèche dorée surmontée d’une caravelle – le symbole de la ville, qui ressemble étrangement au symbole de la ville de Québec d’ailleurs – s’élance vers le ciel. J’ai pris quelques photos, mais Josianne commençait à traîner des pieds, elle était épuisée, et j’étais d’accord avec elle pour dire qu’il valait mieux se coucher tôt pour affronter la longue journée du lendemain. Parce que le lendemain, c’était la visite de Peterhof ! J’en trépignais déjà !
L'Amirauté.