... comme dirait Andrea Bocelli, avec les violons et Sarah Brightman en choeur. Il y a l'amour, oui, celui qui torture, qui coupe l'appétit, qui empêche de dormir, celui qui fait couler le mascara et serrer les dents en marchant toute seule dans la nuit d'hiver, celui qui fait dépendre notre bonheur d'un sourire et nous précipite dans le désespoir à cause d'un simple appel qui n'est jamais venu. C'est de cet amour obsédant et fou dont je parle, et de l'amoureux que Cabrel décrit en ces termes:
Celui qui attend sous le déluge,
Qui couche contre la porte,
Celui qui crie, qui hurle
Jusqu'à ce que tu sortes,
Qui t'aime dans la voiture,
Qui court quand tu appelles,
Qui pleure, qui pleure, qui pleure
"Mon Dieu que les femmes sont belles!"
Ça exprime fort joliment ce que je veux dire par "amour" ici. Bref, il y a cet amour, et il y a le moment ou il faut s'avouer vaincu, jeter la serviette et s'en aller, avec autant de dignité que possible.
Le problème, c'est que tout le défi réside dans savoir à quel moment il faut renoncer et quand il faut s'accrocher, se battre, persévérer. J'ai, pour ma part, une sérieuse tentation à abandonner trop vite. J'ai une peur bleue de la dépendance affective et je déteste lorsque le miroir me renvoie une image de moi-même comme une fille désespérée qui s'accroche à un homme qui ne la mérite pas, car c'est le genre de filles pour qui j'éprouve une pitié mêlée de mépris. Mais le fait est que c'est très difficile de déterminer quand on a donné assez d'efforts, quand c'est hopeless, quand on peut dire que ladite relation ne nous donnera jamais ce qu'on souhaite, et quand il faut dire: "Je l'aime, je lui donne encore une chance, c'est encore possible!" C'est une décision qui m'angoisse profondément parce que, mine de rien, tu peux foutre en l'air un grand amour en deux mots, c'est fini, et il n'y a aucun moyen de savoir si c'était une bonne décision, si tu as passé à côté du bonheur à tout jamais, ou si tu viens de te sauver d'un naufrage imminent.
C'est comme le suicide assisté. Je sais que c'est la grosse mode de se dire en faveur du suicide assisté, mais moi, j'ai toujours eu de sérieux doutes. C'est peut-être des vieux restes d'éducation judéo-chrétienne, mais je répugne à penser qu'en tant que petit être humain, on puisse décider de quand est venu le moment de mourir. Ce n'est quand même pas une petite décision, la mort c'est pour la vie, comme diraient les enfants! Il n'y a pas de revenez-y. Quand peut-on dire que c'en est assez de la souffrance, quand peut-on dire: "va te faire foutre la vie" (ici je cite Mano Solo, mon nouveau prince de la déprime!), comment peut-on savoir que c'est mieux d'être mort puisqu'on ne sait même pas ce que c'est que la mort? C'est la même chose avec les ruptures. C'est prendre une grosse décision sans possibilité de retour en arrière (en tout cas, la plupart du temps) sans exactement savoir exactement quels sont les enjeux. C'est comme parier tout son bonheur sur un cheval qu'on a à peine entrevu, en extrapolant sur ses attributs supposés ou réels: "Il avait l'air grand, il avait l'air jeune, il avait l'air fort..." Suicidaire!
Certains diront que c'est ça la beauté de la vie: le risque, l'inconnu, l'imprévisible. Moi, j'éprouve une telle pression de réussir ma vie parfaitement, comme si toutes les secondes m'étaient comptées, et ce à tous les niveaux, que j'en tire plutôt un stress à me rendre insomniaque. J'ai une peur bleue de finir comme dans les Invasions barbares, une espèce de vieille intellectuelle qui a raté sa vie sentimentale et familiale mais qui connaît admirablement bien l'oeuvre de Diderot et de Voltaire, et qui peut vous écrire un livre sur les différences entre la marxisme, le trotskisme, le léninisme, etc. Je ne crois pas que de serrer mes biographies de Pierre le Grand va réussir à me réchauffer quand je vais vieillir seule dans mon lit vide, mes amants m'ayant délaissée parce que je suis trop ridée et mes enfants ne me parlant plus parce que je n'ai pas été une bonne mère pour eux! C'est un cauchemar dont je me réveille la nuit en hurlant!
Tout ça pour dire que j'étais amoureuse. Vraiment. J'ai voulu être patiente parce que je sais que c'est rare de rencontrer quelqu'un qui te va si bien, quelqu'un qui te donne de tels papillons. Mais la patience, ce n'est pas mon fort. Quand une situation m'est inconfortable, j'ai le réflexe d'y mettre fin au plus vite pour me désintoxiquer le système et libérer mon esprit des soucis qui l'oppressent. J'ai ravalé autant que j'ai pu, mais je n'en pouvais plus de me torturer, de ressentir tellement de frustration, de colère. Je l'aimais, et j'ai expérimenté à voir jusqu'ou je pouvais aller pour un homme qui ne me rendait pas la pareille, ni par la sincérité, ni par l'intensité des sentiments. C'est une connerie qui m'a fait prendre la décision de l'expulser de ma vie. Il m'a avoué qu'il couchait encore avec son ex, mais "sans amour". Ce n'est pas le genre de choses qui me scandalise habituellement, et sur le coup, je m'en suis foutue. Puis, j'ai été traversée par cette vision d'horreur: pendant que moi je l'attendais comme une conne l'un de ces nombreux soirs ou il "oubliait" de m'appeler (et après coup, il me bullshitait qu'il avait été affreusement occupé), il sautait son ex! Ce n'était pas le général, mais le particulier qui me touchait droit au coeur: l'idée qu'un seul de ces soirs ou je ne dormais pas à force de me torturer l'esprit à cause de lui, à attendre son appel, à espérer un e-mail, lui était en train de sauter son ex. J'ai pris toute la mesure d'à quel point il se foutait de ma tronche. Alors, je lui ait dit, exactement en ces termes: "Comme le dirait Andrea Bocelli, it's time to say goodbye." La stupidité de mon entrée en matière me semblait être un trait de génie.
Je ne saurai pas si ç'aurait pu être un grand et bel amour, si je l'avais écouté quand il disait qu'il voulait "prendre ça relaxe et apprendre à me connaître". Après tout, mes deux meilleures amies connaissent aujourd'hui de belles histoires d'amour avec des gars qui, au début, leur donnait sérieusement du fil à retordre. Je ne saurai pas si, avec plus de courage et de patience, j'aurais pu transformer une histoire absurde comme une pièce de théâtre d'été en une belle histoire d'amour. Je saurai seulement que je l'ai aimé, que j'ai vraiment espéré mais que il sautait une autre fille pendant que moi, je l'attendais. C'est peut-être un détail, mais c'est l'aiguille qui pète la balloune. Je ne suis pas contente de la regarder dégonfler... pour une fois que j'étais amoureuse, j'aurais tant voulu que ce soit heureux, pour une fois, pour faire changement... mais elle a dégonflé et, quand tout à coup l'amour n'est plus qu'une douleur au fond de votre être, il faut prendre le pari de s'en aller.
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