Ce n'est pas seulement en comptant les années qui nous séparent de la prime jeunesse (comme on disait jadis pour signifier l'adolescence) qu'on s'en aperçoit, quoique cette opération soit éloquente. Douze ans que je suis entrée au secondaire et sept ans que j'en suis sortie ! Neuf ans depuis ma première brosse et mon premier baiser (survenus le même soir, étrangement) ! Presque cinq ans que le cégep est terminé, et déjà quatre ans d'université ! Je vais avoir vingt-cinq ans. Comme on le sait, l'âge est tout relatif : à vingt-cinq ans, Claude de France avait eu le temps d'être mariée pendant dix ans, d'avoir huit grossesses et de mourir. Alexandre le Grand avait déjà conquis l'un des plus grands empires du monde ! Personnellement, bien que je n'ai rien conquis (encore), je suis assez satisfaite du chemin parcouru, quoique je sois toujours possédée par ce sentiment d'urgence d'avoir trop à faire et trop peu de temps pour le faire. Sentiment qui me fait regarder le temps perdu avec regret et compter les années qui passent le coeur serré. Même si je n'ai que vingt-cinq ans - l'âge ou l'on est aimable et ou rien n'est plus beau que d'aimer, d'après Molière -, j'ai la nostalgie du temps qui passe, même si les gens déjà vieux ne me le pardonnent pas.
N'empêche que statistiques mises à part, reste qu'on vieillit. Ça me saute aux yeux quand j'organise une petite soirée entre amis. Je suis une organisatrice frénétique d'événements depuis le jour ou j'ai eu mon premier appartement à 17 ans. Soupers par dessus soupers, partys à toutes les occasions, sorties, voyages : c'est une fixation pour moi de déquotidienner le quotidien. Depuis mes 17 ans, c'est à peu près toujours les mêmes amis que j'invite, à l'exception près de nouveaux amis d'université et de travail qui se comptent sur les doigts de la main. À l'époque du cégep, on faisait des fondues géantes à trois bols (chacun devait apporter sa viande parce qu'on était trop pauvres pour financer le souper) et on se saoulait avec de l'alcool cheap, vin de dépanneur ou Milwaukee's best dry pour ne citer que deux classiques. Il n'y avait à peu près jamais de chums ou de blondes : la plupart d'entre nous n'en avaient pas, et ceux qui en avaient ne mélangeaient pas amitié et amour car c'était criminel de laisser le second interférer avec le premier. Et puis, ça finissait dans un bar à danser sur Lady Marmelade et à saouler encore plus. Lorsque les doormen nous avaient kické dehors à trois heures et demi, c'était alors l'heure de la poutine de chez Pauline qu'on se payait en grattant le fond de son porte-feuille juste avant de rentrer chez soi et d'attraper quelques heures de sommeil avant d'aller à son cours d'actualité internationale, cernés, l'estomac à l'envers et très contents de soi.
Those days are gone, c'est la moindre chose de le reconnaître. D'abord, la plupart d'entre nous avons perdu le feu sacré de bars : on va dans des pubs pour prendre une bière et pour jaser, mais on ne danse plus vraiment. Pourtant, on aurait enfin les moyens de se payer autre chose que la bière en rabais contrairement à l'époque du cégep ! Mais le coeur n'y est plus. Les soupers sont souvent animés, bien arrosés (il y a des bonnes habitudes qui ne se perdent pas!), mais le plus souvent on préfère une bonne discussion de salon aux pistes de danse. Et les discussions, lorsque sont épuisés les sujets d'actualité et les nouvelles sur nos vies respectives, ont tendance à prendre un tournant qui m'aurait horripilié il y a cinq ans à peine : bébés, maisons, placements. Le pire c'est que je suis comme ça moi aussi. Moi qui, en entrant à l'université, ne me sentais vivante si je ne sortais pas quatre soirs par semaine et si je n'avais pas des histoires croustillantes qui ressortaient de ces soirées-là. Moi à qui l'idée d'une relation stable levait le coeur, moi qui, pour la première fois de ma vie, songeait à ne jamais avoir d'enfants pour continuer à mener une vie irresponsable pour toujours - me disant que ça ne me passerait jamais, cette obsession des bars et du plaisir.
Eh bien, ça a passé, et étrangement rapidement. Il y a deux ans, d'être tombée enceinte par accident aurait été un drame inommable. J'avais tant à voir, tant à faire, tant à vivre, j'étais si assoiffée d'émotions fortes, que je ne voyais pas venir le jour ou un bébé ne signifierait pas pour moi "servitude et ennui". En quelques mois, la transformation s'opère. On se lasse des bars et de ce genre de plaisir-là qui n'amuse plus tellement au fond. Au lieu d'avoir l'impression que de s'attacher à un gars serait s'en aliéner des milliers d'autres, on prend plaisir à chouchouter quelqu'un. À avoir des petits bonheurs tranquilles avec lui. À faire des projets avec lui. Soudainement on s'aperçoit qu'on a plus de plaisir à souper au resto avec lui et les amis qu'à se saouler jusqu'à rouler en dessous de la table. On a envie de stabilité, le mot qui faisait tellement peur avant! Et on devient fou des joues roses de bébé. On se dit que ça serait peut-être ça le vrai bonheur, d'en avoir un à soi. De s'épuiser pour lui, de perdre de l'argent à cause de lui, d'être condamné à un emploi peu stimulant pour lui. Parce que ça a beau être agréable d'être libre et de se lever à midi, mais quand on se couche et on contemple sa journée, on s'aperçoit qu'on n'a rien fait qui compte vraiment.
Or donc on vieillit. C'est indéniable, et c'est correct. Même si, dans cette période de transition, on doit subir les reproches des amis encore sur le party qui nous disent que vraiment, on n'est plus ce qu'on était. Je les comprends d'un certain côté : la plupart sont célibataires et ont envie de s'amuser, comme moi pendant longtemps. Je les comprends aussi d'être furieux contre les couples qui viennent à s'autosuffire et à ne plus mettre le pied dehors l'un sans l'autre - et ça, c'est lorsqu'on réussit à les convaincre de se coucher après 21 h. Moi aussi, ceux-là me purgent profondément - et vous me tuerez si je deviens comme ça, à tout le moins avant d'être clouée à la maison par la marmaille.
On vieillit et c'est rassurant. Rassurant pour quelqu'un comme moi qui est si angoissée par l'idée de devenir vieille de constater que lorsque ça va arriver, je serai prête pour ça: It's amazing, when the moment arrives, that you know you'll be allright... Et c'est emballant aussi d'aborder une nouvelle étape, malgré les quelques nostalgies qui peuvent survenir en cours de route. De toute façon, on n'a pas le choix, car comme disait l'une de mes profs d'université : "Il faut vivre avec le vieillissement car il n'y a aucune alternative intéressante à ça." Après tout, c'est un privilège de vieillir et d'accumuler toutes ces années de vécu. Ce n'est pas donné à tout le monde d'avoir cette chance...
N'empêche que statistiques mises à part, reste qu'on vieillit. Ça me saute aux yeux quand j'organise une petite soirée entre amis. Je suis une organisatrice frénétique d'événements depuis le jour ou j'ai eu mon premier appartement à 17 ans. Soupers par dessus soupers, partys à toutes les occasions, sorties, voyages : c'est une fixation pour moi de déquotidienner le quotidien. Depuis mes 17 ans, c'est à peu près toujours les mêmes amis que j'invite, à l'exception près de nouveaux amis d'université et de travail qui se comptent sur les doigts de la main. À l'époque du cégep, on faisait des fondues géantes à trois bols (chacun devait apporter sa viande parce qu'on était trop pauvres pour financer le souper) et on se saoulait avec de l'alcool cheap, vin de dépanneur ou Milwaukee's best dry pour ne citer que deux classiques. Il n'y avait à peu près jamais de chums ou de blondes : la plupart d'entre nous n'en avaient pas, et ceux qui en avaient ne mélangeaient pas amitié et amour car c'était criminel de laisser le second interférer avec le premier. Et puis, ça finissait dans un bar à danser sur Lady Marmelade et à saouler encore plus. Lorsque les doormen nous avaient kické dehors à trois heures et demi, c'était alors l'heure de la poutine de chez Pauline qu'on se payait en grattant le fond de son porte-feuille juste avant de rentrer chez soi et d'attraper quelques heures de sommeil avant d'aller à son cours d'actualité internationale, cernés, l'estomac à l'envers et très contents de soi.
Those days are gone, c'est la moindre chose de le reconnaître. D'abord, la plupart d'entre nous avons perdu le feu sacré de bars : on va dans des pubs pour prendre une bière et pour jaser, mais on ne danse plus vraiment. Pourtant, on aurait enfin les moyens de se payer autre chose que la bière en rabais contrairement à l'époque du cégep ! Mais le coeur n'y est plus. Les soupers sont souvent animés, bien arrosés (il y a des bonnes habitudes qui ne se perdent pas!), mais le plus souvent on préfère une bonne discussion de salon aux pistes de danse. Et les discussions, lorsque sont épuisés les sujets d'actualité et les nouvelles sur nos vies respectives, ont tendance à prendre un tournant qui m'aurait horripilié il y a cinq ans à peine : bébés, maisons, placements. Le pire c'est que je suis comme ça moi aussi. Moi qui, en entrant à l'université, ne me sentais vivante si je ne sortais pas quatre soirs par semaine et si je n'avais pas des histoires croustillantes qui ressortaient de ces soirées-là. Moi à qui l'idée d'une relation stable levait le coeur, moi qui, pour la première fois de ma vie, songeait à ne jamais avoir d'enfants pour continuer à mener une vie irresponsable pour toujours - me disant que ça ne me passerait jamais, cette obsession des bars et du plaisir.
Eh bien, ça a passé, et étrangement rapidement. Il y a deux ans, d'être tombée enceinte par accident aurait été un drame inommable. J'avais tant à voir, tant à faire, tant à vivre, j'étais si assoiffée d'émotions fortes, que je ne voyais pas venir le jour ou un bébé ne signifierait pas pour moi "servitude et ennui". En quelques mois, la transformation s'opère. On se lasse des bars et de ce genre de plaisir-là qui n'amuse plus tellement au fond. Au lieu d'avoir l'impression que de s'attacher à un gars serait s'en aliéner des milliers d'autres, on prend plaisir à chouchouter quelqu'un. À avoir des petits bonheurs tranquilles avec lui. À faire des projets avec lui. Soudainement on s'aperçoit qu'on a plus de plaisir à souper au resto avec lui et les amis qu'à se saouler jusqu'à rouler en dessous de la table. On a envie de stabilité, le mot qui faisait tellement peur avant! Et on devient fou des joues roses de bébé. On se dit que ça serait peut-être ça le vrai bonheur, d'en avoir un à soi. De s'épuiser pour lui, de perdre de l'argent à cause de lui, d'être condamné à un emploi peu stimulant pour lui. Parce que ça a beau être agréable d'être libre et de se lever à midi, mais quand on se couche et on contemple sa journée, on s'aperçoit qu'on n'a rien fait qui compte vraiment.
Or donc on vieillit. C'est indéniable, et c'est correct. Même si, dans cette période de transition, on doit subir les reproches des amis encore sur le party qui nous disent que vraiment, on n'est plus ce qu'on était. Je les comprends d'un certain côté : la plupart sont célibataires et ont envie de s'amuser, comme moi pendant longtemps. Je les comprends aussi d'être furieux contre les couples qui viennent à s'autosuffire et à ne plus mettre le pied dehors l'un sans l'autre - et ça, c'est lorsqu'on réussit à les convaincre de se coucher après 21 h. Moi aussi, ceux-là me purgent profondément - et vous me tuerez si je deviens comme ça, à tout le moins avant d'être clouée à la maison par la marmaille.
On vieillit et c'est rassurant. Rassurant pour quelqu'un comme moi qui est si angoissée par l'idée de devenir vieille de constater que lorsque ça va arriver, je serai prête pour ça: It's amazing, when the moment arrives, that you know you'll be allright... Et c'est emballant aussi d'aborder une nouvelle étape, malgré les quelques nostalgies qui peuvent survenir en cours de route. De toute façon, on n'a pas le choix, car comme disait l'une de mes profs d'université : "Il faut vivre avec le vieillissement car il n'y a aucune alternative intéressante à ça." Après tout, c'est un privilège de vieillir et d'accumuler toutes ces années de vécu. Ce n'est pas donné à tout le monde d'avoir cette chance...
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